Fil de l’épée

Fil de l’épée

Face à l’événement, c’est à soi-même que recourt l’homme de caractère. Son mouvement est d’imposer à l’action sa marque , de la prendre à son compte, d’en faire son affaire. Et loin de s’abriter sous la hiérarchie, de se cacher dans les textes, de couvrir des comptes rendus, le voilà qui se dresse, se campe et fait front. Non qu’il veuille ignorer les ordres ou négliger les conseils, mais il a la passion de vouloir, la jalousie de décider , Non qu’il soit inconscient du risque ou dédaigneux des conséquences, mais il les mesure de bonne foi et les accepte sans ruse . Bien mieux, il embrasse l’action avec l’orgueil du maître, car s’il s’en mêle, elle est à lui ; jouissant du succès pourvu qu’il lui soit dû et lors même qu’il n’en tire pas profit, supportant tout le poids du revers non sans quelque amère satisfaction , Bref, lutteur qui trouve au-dedans son ardeur et son point d’appui, joueur qui cherche moins le gain que la réussite et paie ses dettes de son propre argent , l’homme de caractère confère à l’action la noblesse ; sans lui morne tâche d’esclave, grâce à lui jeu divin du héros.

Ce n’est point dire, certes, qu’il la réalise seul. D’autres y participent qui ne sont pas sans mérite d’abnégation ou d’obéissance et prodiguent leurs peines à faire ce qu’on leur dit. Certains contribuent à tracer le plan : théoriciens ou conseillers. Mais c’est du caractère que procèdent l’élément suprême, la part créatrice, le point divin, à savoir le fait d’entreprendre . De même que le talent marque l’œuvre d’art d’un cachet particulier de compréhension et d’expression, ainsi le Caractère imprime son dynamisme propre aux éléments de l’action. De là, le tour personnel que prend celle-ci du moment qu’il y participe. Moralement, il l’anime, il lui donne la vie, comme le talent fait de la matière dans le domaine de l’art.

Cette propriété de vivifier l’entreprise implique l’énergie d’en assumer les conséquences. La difficulté attire l’homme de caractère, car c’est en l’étreignant qu’il se réalise lui-même . Mais, qu’il l’ait ou non vaincue, c’est affaire entre elle et lui. Amant jaloux, il ne partage rien de ce qu’elle lui donne, ni de ce qu’elle lui coûte. Il y cherche, quoi qu’il arrive, l’âpre joie d’être responsable .

La passion d’agir par soi-même s’accompagne, évidemment, de quelque rudesse dans les procédés. L’homme de caractère incorpore à sa personne la rigueur propre à l’effort. Les subordonnés l’éprouvent et, parfois, ils en gémissent. D’ailleurs, un tel chef est distant, car l’autorité ne va pas sans prestige, ni le prestige sans éloignement. Au-dessous de lui, l’on murmure tout bas de sa hauteur et de ses exigences. Mais, dans l’action, plus de censeurs ! Les volontés, les espoirs s’orientent vers lui comme le fer vers l’aimant. Vienne la crise, c’est lui que l’on suit, qui lève le fardeau de ses propres bras, dussent-ils s’y rompre, et le porte sur ses reins, quand même ils en seraient brisés. Réciproquement, la confiance des petits exalte l’homme de Caractère. Il se sent obligé par cette humble justice qu’on lui rend. Sa fermeté croît à mesure, mais aussi sa bienveillance, car Il est né protecteur. Que l’affaire réussisse, il en distribue largement l’avantage et, dans le cas d’un revers, il n’admet pas que le reproche descende plus bas que lui. On lui rend en estime ce qu’il offre en sécurité.

Vis-à-vis des supérieurs, le train ordinaire des choses le favorise mal. Assuré dans ses jugements et conscient de sa force, Il ne concède rien au désir de plaire . Le fait qu’il tire de lui-même et non point d’un ordre sa décision et sa fermeté l’éloigné souvent de l’obéissance passive. Il prétend qu’on lui donne sa tâche et qu’on le laisse maître à son bord, exigence insupportable à beaucoup de chefs qui, faute d’embrasser  les  ensembles,cultivent les détails et se nourrissent de formalités. Enfin, l’on redoute son audace qui ne ménage les routines ni les quiétudes . « Orgueilleux, indiscipliné », disent de lui les médiocres, traitant le pur-sang dont la bouche est sensible comme la bourrique qui refuse d’avancer, ne discernant point que l’âpreté est le revers ordinaire des puissantes natures, qu’on s’appuie seulement sur ce qui résiste et qu’il faut préférer les cœurs fermes et incommodes aux âmes faciles et sans ressort .

Mais, que les événements deviennent graves, le péril pressant, que le salut commun exige tout à coup l’initiative, le goût du risque, la solidité, aussitôt change la perspective et la justice se fait jour. Une sorte de lame de fond pousse au premier plan l’homme de caractère. On prend son conseil, on loue son talent, on s’en remet à sa valeur. A lui, naturellement, la tâche difficile, l’effort principal, la mission décisive. Tout ce qu’il propose est pris en considération, tout ce qu’il demande, accordé. Au reste, il n’abuse pas et se montre bon prince, du moment qu’on l’invoque. A peine goûte-t-il la saveur de sa revanche, car l’action l’absorbe tout entier.

Ce recours unanime au Caractère, quand l’événement l’impose, manifeste l’instinct des hommes. Tous éprouvent, au fond, la valeur suprême d’une pareille puissance. Tous ont le sentiment qu’elle constitue l’élément capital de l’action. Car enfin, s’il faut, suivant Cicéron, « étudier chaque chose dans les exemplaires les plus achevés qu’on en possède », où voit-on qu’une grande œuvre humaine ait été jamais réalisée sans que se soit fait jour la passion d’agir par soi-même d’un homme de caractère ? Alexandre n’eût point conquis l’Asie, ni Galilée démontré le mouvement de la terre, ni Colomb découvert l’Amérique, ni Richelieu restauré l’autorité royale, ni Boileau posé les règles du goût classique, ni Napoléon fondé l’Empire, ni Lesseps percé l’isthme, ni Bismarck réalisé l’unité allemande, ni Clemenceau sauvé la patrie, s’ils avaient cédé aux conseils d’une basse prudence ou aux suggestions d’une lâche modestie. Bien plus, ceux qui accomplirent quelque chose de grand durent souvent passer outre aux apparences d’une fausse discipline. Ainsi Pélissier à Sébastopol, empochant les dépêches comminatoires de l’Empereur, pour les lire seulement quand l’affaire serait terminée. Ainsi Lanrezac, sauvant son armée après Charleroi en rompant le combat malgré les ordres reçus. Ainsi Lyautey, conservant tout le Maroc en 1914 en dépit des instructions supérieures. Après la bataille navale du Jutland et l’occasion manquée par les Anglais de détruire la flotte allemande,  Lord Fisher, premier Lord de l’Amirauté, recevant le rapport de l’amiral Jellicoe, s’écriait avec chagrin : « Il a toutes les qualités de Nelson, sauf une : il ne sait pas désobéir ! »

Il va de soi que les succès des grands hommes impliquent des facultés multiples. Le Caractère, si rien ne l’accompagne, ne donne que des téméraires ou des entêtés. Mais, inversement, les plus hautes qualités de l’esprit ne peuvent suffire. L’histoire nous présente cent personnages doués des plus rares talents, mais dont le manque de caractère frappa l’œuvre de stérilité, servant ou trahissant à merveille, ils ne créèrent rien ; mêlés  aux événements, ils n’y imprimèrent pas leur marque ; considérables, ils ne furent point illustres.

Peu d’hommes ont, mieux que Sieyès, pénétré la théorie des institutions. Plein de projets, prodigue de conseils, siégeant sur les bancs des assemblées dans le temps même où la France nouvelle sortait de l’ancienne au prix d’une crise inouïe, qu’a-t-il accompli pendant les années révolutionnaires, sinon « d’avoir vécu » ? M. Henri Joly, s’arrêtant à la carrière de Talleyrand et incitant en relief « la fécondité de vues, la sûreté du coup d’œil, l’ampleur des prévisions, la connaissance des hommes », que possédait ce diplomate, observe qu’il n’a rien fait de grand à une époque pourtant bien favorable et cite à ce sujet le jugement de Thiers : « Aimant à plaire, plus qu’à contredire, ayant des penchants plutôt que des opinions…, il n’avait pas le crédit d’un esprit ferme et convaincu. » Le général Trochu, renommé parmi ses contemporains pour son intelligence et son savoir, mêlé, jeune encore, aux grandes affaires dont il avait le sens et l’expérience, se trouva porté au faîte du pouvoir à un moment décisif pour la patrie. Il ne lui manquait rien pour jouer un grand rôle national, sinon, précisément, l’audace de l’entreprendre et In fermeté de s’y tenir.

On s’explique fort bien que, suivant les époques, le Caractère soit, tour à tour, recherché ou tenu à l’écart. Les hommes des temps faciles et qui peuvent se laisser vivre rendent hommage à cette incommode vertu. Cependant, ils n’y recourent guère. Mais tous de l’invoquer à grands cris quand il faut rénover.

[Editions Bernard Levrault 1932]

 

Le Fil de l’épée, publié pour la première fois en 1932, est l’un des livres les plus célèbres de De Gaulle.

Avant même de rencontrer l’Histoire, le futur général de Gaulle y développe des idées auxquelles il restera fidèle : sur la contingence propre à toute action, sur l’attitude de l’homme de caractère, sur le rôle du prestige dans l’art de commander, ou sur les relations du politique et du soldat.

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