Rêver d’autre chose

Lucio Fontana - Concetto Spaziale Attesa

Lucio Fontana – Concetto Spaziale Attesa

 

La solitude… (Léo Ferré… Hubert Félix Thiéfaine)

Je suis d’un autre pays que le vôtre, d’un autre quartier, d’une autre solitude. Je m’invente aujourd’hui des chemins de traverse. Je ne suis plus de chez vous. J’attends des mutants. Biologiquement je m’arrange avec l’idée que je me fais de la biologie : je pisse, j’éjacule, je pleure. Il est de toute première instance que nous façonnions nos idées comme s’il s’agissait d’objets manufacturés. Je suis prêt à vous procurer les moules. Mais… La solitude…

Les moules sont d’une texture nouvelle, je vous avertis. Ils ont été coulés demain matin. Si vous n’avez pas, dès ce jour, le sentiment relatif de votre durée, il est inutile de vous transmettre, il est inutile de regarder devant vous car devant c’est derrière, la nuit c’est le jour. Et… La solitude…

Il est de toute première instance que les laveries automatiques, au coin des rues, soient aussi imperturbables que les feux d’arrêt ou de voie libre. Les flics du détersif vous indiqueront la case où il vous sera loisible de laver ce que vous croyez être votre conscience et qui n’est qu’une dépendance de l’ordinateur neurophile qui vous sert de cerveau. Et pourtant… La solitude…

Le désespoir est une forme supérieure de la critique. Pour le moment, nous l’appellerons « bonheur », les mots que vous employez n’étant plus « les mots », mais une sorte de conduit à travers lequel les analphabètes se font bonne conscience. Mais… La solitude…

Le Code civil nous en parlerons plus tard. Pour le moment, je voudrais codifier l’incodifiable. Je voudrais mesurer vos danaïdes démocraties. Je voudrais m’insérer dans le vide absolu et devenir le non-dit, le non-avenu, le non-vierge par manque de lucidité. La lucidité se tient dans mon froc.

 

 

Quand on m’entraîne sur un terrain qui me touche alors là oui, je ne m’arrête plus mais je déballe pour mieux redevenir muette. Cela me rappelle à une sorte de nostalgie d’une « sehnsucht » autrement dit à  » une nostalgie  de ce qui n’a pas eu lieu » comme disent les allemands qui ne se trompent jamais…
Pourquoi Hubert Félix Thiéfaine ? Dans ces paroles, il a le mérite d’évoquer la pensée unique, l’aseptisation croissante des cerveaux  « produits manufacturés »qu’il nous faut aller laver dans les laveries automatiques au coin des rues que nous indiquerons les flics du détersif…

 

Je prends conscience qu’écrire un roman implique un travail préparatoire considérable. On n’écrit pas parce qu’on a des choses à dire mais parce qu’on a trouvé comment les écrire ! Et ces choses peuvent être insignifiantes et peu importe. Des écrivains n’ont rien foutu de leur vie, n’ont jamais fait de choses grandioses mais réussissent par des compositions subtiles, un style époustouflant à nous réveiller !

 

C’est sans doute le cas de Henry Miller qui a eu une existence de clochard à vivre aux crochets des autres toute sa vie, amoureux fou d’une danseuse, il prend le paquebot de New-York jusqu’en France, un copain le dépanne à Paris autrement il retombait à la rue, il a jamais un sou sur lui Miller. Il va lui arriver de faire un remplacement de prof à Dijon, une ville qu’il décrit avec un dégoût superbe, il va vite rentrer à Paris et lui arrivera rarement l’occasion d’en ressortir. Sauf une fois, une virée en Normandie chez un riche ; et avec cette matière, il réussit à écrire un vrai chef d’œuvre ! Et de faits quotidiens, et de banalités mornes, dans un décor inhumain, il redonne à l’homme justement la place qu’il lui est du. Il faut, il me semble beaucoup aimer les hommes pour écrire comme lui, beaucoup aimer la vie et même si elle est souvent dégueulasse, injuste et moche. Il est en perdition, il est un poète de rue, complètement anachronique dans un siècle de vitesse, de sauvages progrès techniques. Il fait clairement rêver , il braque sur des sujets en voie de disparition comme l’art, la poésie , le romantisme, les émotions des hommes. Il s’adresse au cœur vraiment, à l’âme !

 

Alors, je gambergeais beaucoup. Je gambergeais sur les mots à utiliser « avec quels mots devrais je écrire ? » et les mots comme « lucidité, bonheur, vérité, mensonge, conscience, solitude, violence, sauvagerie » aucun dont je connaisse vraiment le sens ; Les mots sont vides de sens et c’est dramatique.

 

Dans le contexte actuel, on utilise très peu de mots et en plus, on perd leur sens en route. Ou plutôt on leur colle des connotations si pauvres, si réduites que souvent on préfère en choisir d’autres. Mais on nous vole des mots pour décrire la réalité. Si je pars du prédicat que on nous confisque les mots qui nous servent à  décrypter le réel tel qu’il est alors, je dois aller fouiller, comme l’archéologue, dans des strates profondes ce que je recherche afin de pouvoir apporter la preuve de ce vol et aussi la preuve qu’il y a bel et bien eu un jour des mots capables de produire une réalité différente, en tout cas, de percevoir le réel autrement. La vie littéraire est une vraie vie bouillonnante avec ses génocides, ses violences sourdes, ses disparitions, ses blessés, ses guerres et ses moments de gloire, ses déserts ses meurtres.  

 

Aujourd’hui, et c’est vrai depuis les années 80, l’europe  se meurt  dans un véritable désert culturel, de pauvreté de style , de sens, d’honnêteté  intellectuelle, de fumisterie intégrale que ce soit au cinéma, en art, en littérature bref : aucun domaine sensible n’est épargné.  Et il me semble, que c’est depuis que le discours technique a envahi tous les domaines de la vie. Et par là même, notre vocabulaire, notre sensibilité a fortement décru au profit d’une recherche d’intérêts froids de chacun. Avec elle, l’égoïsme, le discours performatif, la recherche du « bonheur individuel » au détriment du bonheur de tous, le profit immédiat, une porte ouverte à la cupidité sans limite et jusque dans les relations entre les hommes. Aussi, petit à petit, on entre dans une ère de sauvagerie où la puissance technologique élude les valeurs morales et avec elles, l’équilibre de tous en société.

 

Nous sommes plus aujourd’hui gouvernés par les lois de la jungle que par les  lois humaines sous l’égide des droits de l’homme. Des phrases comme « tu aimeras ton prochain comme toi-même, aider autrui pour s’aider soi-même » sont des injonctions vides de sens parce que tous, nous laissons un autre nous-même, en bas de notre immeuble entrain de mendier sur le trottoir. Je veux dire que tous, face à toutes les misères  nous détournons le regard, nous avons été, au moins une fois, indifférent en face de notre prochain alors que nous avions, chez nous, de quoi se doucher et de quoi manger pour deux. Aujourd’hui, pauvreté, misère, mal-logés font une belle jambe à ceux qui ont un toit, une cheminée pour  chauffer leur cul et de quoi bouffer.

 

Alors, on invente des littératures pour se donner bonne conscience, et tout cela au creux d’une société mensongère ou plutôt d’une société complice qui raconte, en discours officielle, en discours en bosse des histoires anodines ou plausibles ou rassurantes afin que le troupeau  continue de paitre en toute sérénité. Je veux dire, que c’est ici que se noue l’imposture suprême auquel tout le monde ou presque consent : accepter de se laisser bercer  dans le mensonge pour pouvoir continuer à dormir. Le discours dominant a très bien compris  ce qu’il lui restait à faire pour assurer la paix sociale et la paix de chacun : brosser ses bêtes dans le sens du poil, lisser le discours, retirer les rugosités de la langue qui fâchent toujours  les vaches qui broutent paisibles, de mauvaise foi.  Je veux dire qu’à partir de se « consentement mutuel » et implicite, le mensonge a pu se libérer tranquillement et se distiller, se répandre en gros rouleaux sur la société et chacun en porte les couleurs.

 

Quand une Vérité réussit à pénétrer ce monde uniforme du mensonge où toutes les bêtes sont marquées du code barre de la fumisterie, elle est, avec la complicité de tous, lapidée instantanément, éliminée parce qu’elle porte sur elle comme une menace de mort de tous. Elle est la peste en personne. Il n’y a là, aucune trace de sang, aucune violence apparente, mais une violence plus sournoise faite à la morale de l’homme, à l’intégrité de celui qui se sent encore habité par des valeurs morales. Dans un monde où le progrès a le vent en poupe, l’humaniste, s’il veut survivre est condamné à vivre en anaérobie, se terrer comme le ver de terre en attendant des temps meilleurs. Souvent, il croisera d’autres humanistes, beaucoup même ! des poètes, des bêtes insensées  ! La beauté de ce monde se cache en attendant que la tempête des technocrates se calme.

 

Tout cela pour en revenir au travail préparatoire de l’écrivassier nouveau qui a le devoir de réinventer des mots nouveaux s’il veut atteindre son objectif celui de sortir des lexiques fumeux d’un monde mensonger. La vérité coûte énormément d’énergie plus qu’inventer une fiction. Alors, je me grattais la tête, je faisais rouler les croûtes sous mes ongles, je regardais, avec des yeux d’ahuris  les gens tournicotés devant moi, dans une insouciance à tirer des larmes aux pierres.  « Ni la clarté déserte de ma lampe sur le vide papier que la blancheur défend… » bla bla bla… Des poèmes appris par cœur me reviennent, des gosses, des bribes de gosses, des bribes de pensées, des bribes de mots « mais au fait, que signifie ce mot ? quel sens…? » ça pendant trois heures à vouloir fixer une pensée Une seule, rien qu’une et se convaincre que oui, il y a une once de réflexion là-dessous, une envie d’éclaircir, de rechercher une vérité, un balbutiement , une toute petite phrase qui surgira du néant et qui nous enthousiasmera.

 

Mais Rien, il n’y a plus rien que je puisse penser ce jour là. Il y a une torpeur de bête seulement qui s’échappe de moi et que les gens ont compris, en face de moi, qui me parlent en me prenant pour une des leurs. Mais tout cela n’intéresse personne. Tout cela est un monde à part, invisible, une volonté muette de vouloir faire mieux, de vouloir faire autrement.

 

D’écrire, de dire autre chose qui romprait avec le mensonge et la médiocrité ambiante et actuelle. Je rêve d’un monde intelligent et sensible, tendre et doux, compatissant avec les faibles, honnête, plein de fautes et de tâtonnements mais sachant reconnaître ses torts et dire « pardon » et « nous allons essayer de faire mieux, de revenir là où les choses ont soudain glissés dans l’immonde »  je rêve de Beau et de Juste. De Pierre et Paul pissant au pied du cheval de Jeanne D’arc et s’enfuyant en courant. Je rêve d’autre chose…

 

N.

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